Le sourire de la Joconde

   “Alors c’est ça, la fameuse Joconde ? Mais elle est toute petite !”

   Je crois qu si j’entends une fois de plus cette phrase idiote, j’explose. C’est déjà assez dur de conserver mon sourire quand je reçois la visite d’autant de rustres ! Ah, je peux vous dire que j’en entends de belles sur mon compte, et personne ne se soucie de me blesser.

   “Il paraîtrait qu’en fait, c’est un portrait de Vinci en femme.” Comment ? Il faut toujours qu’il y en ait qui soient obnubilés par les questions de genre. Et si j’étais juste une vision de l’amour pour ce cher Leo ? Paix à son âme, povero…

   Ceux que je hais aussi, ce sont ces petits prétentieux d’étudiants en histoire de l’art qui m’analysent et me décortiquent cruellement, me laissant comme nue devant eux. C’est terriblement gênant, je suis une dame quand même ! Et là aussi, les critiques fusent : “Si tu regardes bien le paysage, l’échelle n’est pas la même à droite et à gauche.” Et le sfumato alors ? Et le mystère, et la passion ?

   Il se murmure même que certains m’auraient affublée de moustaches… Mais dans quelle époque vivons-nous ?

   Avec tous ces malheurs, j’ai fini par perdre le goût de sourire. On m’a donc sortie de mon écrin pour m’envoyer en restauration… C’est là que j’ai rencontré Auguste François… Quel merveilleux jeune homme. Il est plus jeune que moi de trois siècles, et ça fait jaser, je suis une femme mariée tout de même. Mais il est tellement charmant et sensible avec ses yeux bleus et son air romantique, que j’en oublie les craquelures qui parsèment peu à peu mon doux visage. La nuit, il se glisse hors de son cadre et vient me rejoindre pour quelques heures au cours desquelles il me raconte de formidables histoires…

   J’ai retrouvé le sourire…

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