Lettre à ma fatigue

«Comment vas-tu ?»

«Fatiguée…»

C’est toujours de toi que je parle en premier. Je ne sais même plus quand tu es entrée dans ma vie pour la première fois. J’ai l’impression que tu as toujours été là*,* seule constante d’une histoire mouvementée.

Tu es ma première pensée quand j’ouvre les yeux, et tu m’accompagnes jusque tard dans la nuit, que tu aies décidé de me tenir éveillée ou de me faire sombrer par à-coups.

J’ai souvent réfléchi à ce lien qui nous unit. Est-ce que je t’aime ? Est-ce que je te déteste ? Ce qui est sûr, c’est que tu m’obsèdes. Un peu comme une amante dont on ne sait quand elle va nous briser le cœur mais à laquelle on ne cesse de penser.

Parfois, je t’en veux. Quand j’ai l’impression que tu viens gâcher des bons moments, quand tu ruines mes plans, quand tu décides de venir peser de tout ton poids sur mes épaules, mon dos, mes jambes, me donnant envie de succomber à la douleur que tu invoques sans pitié.

Parfois — mais c’est plus rare — j’arrive à me dire que tout ce que tu veux, c’est que je prenne soin de moi. Que j’arrête de tirer sur cette corde tellement effilochée qu’elle ne tient plus que par quelques minuscules filins, que je t’obéisse enfin, que je m’abandonne à tes bras. Mais tu cries tellement fort en moi, tu prends tellement de place que tu en oublies de laisser un peu d’espace au Repos. Peut-être que tu m’en veux de ne pas t’avoir écoutée. Et tu te venges en me punissant de cette façon.

J’aimerais parvenir à nous réconcilier. A t’entendre avant que tu ne cries, à te respecter suffisamment pour que nous soyons en harmonie, pour que tu ne sois que le côté pile de la pièce, la « bonne fatigue », la « saine fatigue ». Mais il y a encore en moi cette voix révoltée, ce sentiment d’injustice de ne pas vivre une vie « normale », d’avoir dû, déjà, laisser tant de choses derrière moi. Ce n’est pas ta faute, je le sais. Tu n’es qu’un dommage collatéral, une cerise sur le gâteau de la souffrance. J’ai plus d’affection pour toi que pour la Douleur. Mais serrer les dents ne marche pas avec toi. Tu finis toujours par gagner.

Que restera-t-il de moi si tu me consumes ? Quid de mes espoirs, de mes rêves ? Et si je t’ouvrais grand les bras, finirais-tu par refluer ? Peut-on guérir de toi ?

Tu es toujours ma première et dernière pensée. Tu es émotion et sensation, tu es inscrite en moi et sur moi, dans les cernes sous mes yeux, dans ma peau pâle et terne, dans les frissons qui me parcourent et dans mes traits tirés. Tu es part de mon identité.

Et qui suis-je, moi ? Je suis Fatiguée…

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