Mystère en Ecosse
La brume qui recouvre les landes lui arrache un sourire en coin. On dirait le début d’un cliché, un château perdu en Ecosse, masse de pierre qui parvient cependant à se détacher d’un paysage gris et pluvieux. La verdure, ici, est omniprésente, elle envahit tous vos sens. Son odorat ne fait pas exception, et il sort un carré de tissu de sa poche, se mouchant bruyamment. Fichues allergies.
Derrière lui, le chauffeur en livrée décharge ses bagages. Il est grand, massif même, taciturne et, avec sa casquette visée sur son crâne jusqu’à ses yeux, il ressemble plus à un garde du corps dangereux qu’à un conducteur de berline.
Dumas – c’est le nom de notre héros – s’est même demandé comment l’homme parvenait à se faufiler derrière le volant.
Un raclement de gorge le fit se retourner. Arrivant d’un pas nonchalant du jardin, le célèbre Sir Arthur Sherridan se dirigeait droit sur lui, la fumée s’échappant de sa pipe se mêlant à l’atmosphère ambiante, ajoutant encore une couche au cliché.
« Mister Dumas, je présume ! »
Son accent était presque impeccable, et Victor lui tendit la main, repoussant la sensation d’admiration teintée de jalousie au fin fond de son être. Il ne comprenait pas pourquoi il avait été appelé ici, ni par qui. Quel genre de personne capable de s’offrir les services du plus réputé – et du plus onéreux – des détectives de Grande-Bretagne avait besoin de convoquer également un jeune inspecteur Lillois démis de ses fonctions à la suite d’une bavure qui avait fait la une des journaux français ?
« It is very nice to meet you. ». Son propre accent lui fit faire la grimace. Il était ridicule, et clairement pas à sa place dans ce décor aussi enchanteur que fantômatique. Sherridan suivit son regard qui embrassait les alentours et, avec un demi-sourire, lui dit :
« There is a lot of mist, there. »
Distraitement, presque hypnotisé, Dumas répondit : « Oui, il y a beaucoup de mystère… »
C’est à ce moment-là que la conversation fut interrompue par le retentissement d’un gong, suivi par la voix caverneuse du chauffeur/gorille qui leur ordonna : « Inside », les poussant dans la direction de la porte de son corps aussi large qu’un mur de briques.
Ils gravirent les marches quatre à quatre, talonnés par le géant, la porte s’ouvrant sur leur passage pour se refermer aussitôt dans un claquement sonore qui fit sursauter les deux détectives.
« At last, you are here. » La voix retentit comme un coup de tonnerre, prolongée par un écho qui se répercutait sur les murs froids de l’entrée. Levant les yeux, Dumas aperçut un homme qui les attendait en haut de l’escalier monumental, la puissance de sa voix offrant un étrange contraste avec la faiblesse de son apparence. Assis dans un fauteuil roulant poussé par une jeune femme blonde au regard vide, ses jambes recouvertes d’un plaid à carreaux et le corps enveloppé dans une robe de chambre en éponge, il semblait pour le moins grabataire. Les rides de son visage semblaient avoir été dessinées à coups de burins et, sous d’épaisses lunettes en cul de bouteille, ses yeux semblaient contenir l’essence même de sa force vitale, comme deux balles de revolver noires et brillantes dardées sur eux.
« Lord Caelan, it is a great honor to meet you. »
Sherridan le salua d’une courbette obséquieuse, faisant lever un sourcil à Dumas, qui se contenta d’un « Enchanté Monsieur McCulloch ». Les us et coutumes de la haute société britannique lui étaient parfaitement étrangers et il lui semblait inutile de se perdre en flonflons et en ronds de jambe. Ce qui l’intéressait, lui, c’était d’entrer dans le vif du sujet et de comprendre ce qu’il faisait là, à plus de 700 kilomètres de chez lui, dans un pays dont il parlait à grand peine la langue – sans compter le challenge supplémentaire représenté par l’épais accent des autochtones qui semblait créer un tout nouveau langage.
A l’invitation – qui ressemblait plus à un ordre – de leur hôte, ils le rejoignirent, lui emboîtant le pas jusqu’à un petit salon où brûlait un feu de cheminée. Il claqua des doigts et son infirmière/servante sortit de la pièce, sans toujours adresser un mot aux deux invités. Plusieurs minutes s’écoulèrent dans un silence gêné – pour Dumas -, curieux – pour Sherridan qui parcourait avec intérêt les titres de l’immense bibliothèque couvrant deux murs du sol au plafond -, et creux pour le seigneur des lieux qui semblait simplement avoir été mis en pause.
Puis la porte s’ouvrit et la même jeune femme au visage impassible entra, portant un plateau avec trois verres et une bouteille entamée de brandy ainsi que quelques toasts tartinés à la va-vite. Elle le déposa sur une table basse puis, à la stupeur du britannique et du français, s’installa sur les genoux du vieillard, lui offrant un baiser affectueux.
« Je vous présente mon épouse, Kristina McCulloch. »
Elle hocha la tête en direction de Sherridan et Dumas, son visage ne montrant toujours aucun signe d’émotions.
Le vieil infirme poursuivit : « Si nous vous avons convoqués ici en ce jour, c’est pour résoudre un meurtre. Le mien. »
Dumas déglutit en fronçant les sourcils, jetant un regard à Sherridan. L’homme était impassible, et seules ses lèvres pincées autour de sa pipe désormais éteinte trahissaient d’une certaine réaction.
Leur hôte marqua un temps d’arrêt, visiblement fier d’avoir produit son petit effet.
Le détective britannique se racla la gorge, ôtant ses lunettes pour en essuyer les carreaux d’un pan de sa veste.
« Lord Caelan, si je puis me permettre… Qu’est-ce qui vous fait penser que vous allez mourir exactement ? Avez-vous reçu des menaces ? En avez-vous informé la police ? C’est leur territoire… »
« Non, aucune menace, rien de cette sorte. C’est Kiki. Voyez-vous, elle a un don… »
Sherridan et Dumas échangèrent un regard entendu. Ainsi donc, le vieux perdait la boule.
« Oh, je sais bien ce que vous pensez, mais je ne suis pas sénile ! Le mois dernier, elle a prédit qu’il allait me falloir un nouveau chauffeur rapidement, et deux jours plus tard, le mien m’annonçait qu’il avait gagné à la loterie et partait s’installer sous les tropiques. Elle a aussi prédit que nous n’aurions pas de vin cette année, et les récoltes ont en effet toutes été dévorées par la maladie. Tout le village monte au château pour assister à ses séances et lui demander conseil. C’est un don. »
« Ma mèrrrre et ma grand-mèrrrre savaient également lirrre l’avenirrrr. »
La jeune femme sur les genoux de McCulloch s’exprimait pour la première fois, sa voix riche et grave aux accents gutturaux trahissant ses origines slaves.
« Malheurrreusement, c’est un don caprrricieux. Tout ce que je sais, c’est que mon Caelan est en danger de morrrt. Si l’on ne fait rrrrien, il ne serrra plus des nôtrrres demain. »
Dumas se pinça la cuisse à travers ses poches de pantalon, s’efforçant de garder pour lui le fond de ses pensées. Il ne parvenait pas à croire qu’il avait traversé un océan pour entendre ce genre de fables de grand-mères.
« Et pourquoi pensez-vous qu’il puisse s’agir d’un meurtre ? Sans vouloir vous offenser, Lord McCulloch, à un certain âge, la mort est une possibilité récurrente… »
Un silence lourd suivit cette remarque et Dumas se mordit l’intérieur de la joue. Sa mère lui avait répété à maintes reprises de tourner sept fois sa langue dans sa bouche avant de parler.
Le bruit d’une carafe qu’on débouche fit tourner les têtes. Sherridan s’était approché de la table basse et humait avec délice le parfum qui en sortait.
« Is it Cognac Hennessy ? »
La question était posée sur un ton chaleureux, mais le coup d’oeil appuyé que l’homme jeta au détective français était lourd de sens. Dumas fut reconnaissant, et s’efforça d’apaiser la folle cavalcade de son pouls, n’écoutant la réponse du vieil aristocrate écossais que d’une oreille.
Il accepta avec un hochement de tête le verre qu’on lui tendait, s’accordant quelques inspirations avant de le rapprocher de son nez, humant les arômes complexes qui s’évaporaient. Surtout ne pas faire tourner le liquide dans le verre pour ne pas faire ressortir l’alcool et gâcher le plaisir. Puis il porta la boisson à ses lèvres, appréciant la brûlure sur sa langue, la sensation onctueuse et cuivrée, le parfum de bois, la note de miel… Déglutissant enfin, il soupira. Un régal.
« Comment pouvons-nous empêcher le drame ? », demanda alors Sherridan, revenant à l’objet de leur visite.
« Vous ne le pouvez pas. » C’est Kristin, la jeune épouse qui avait répondu, ses yeux d’un bleu glacé les transperçant.
« J’ai préparé mon testament. Je suis le seul, avec le notaire et les témoins de sa signature, à en connaître le contenu. Ce soir, j’ai convoqué tout ce qu’il me reste de famille pour un dîner. Le coupable est parmi ceux-là, j’en suis certain. Il ne vous restera plus qu’à le démasquer. Sur ceux, messieurs, je vous laisse prendre vos quartiers. Le repas sera servi dans la Grande Salle à 18h30, ne soyez pas en retard. «
