Partie de pêche

Fun fact : cette histoire m’a été inspirée d’un post Reddit. Celui d’un père qui fait tous les ans une partie de pêche avec ses potes. Puis le premier d’entre eux à avoir un enfant – un garçon – demande aux autres s’il peut emmener le bambin de 5 ans avec eux. Ils répondent tous par l’affirmative.
Puis l’homme qui a écrit le post devient père à son tour. C’est une petite fille, et il est très excité à l’idée de pouvoir l’emmener, quand elle aura 5 ans, participer à la tradition de la partie de pêche avec ses potes.
Sauf que ceux-ci lui expliquent alors que non, il ne peut pas emmener la petite. La règle est simple pour eux : pas d’épouse, pas de petite amie. L’enfant n’est ni l’une ni l’autre, mais a priori, son appartenance au genre féminin est suffisante pour la voir bannir. L’homme était indigné, et demandait s’il était dans son droit, ou si, finalement, ses « amis » avaient raison.

On connaît toustes la réponse à cette question. Et j’ai donc naturellement décidé d’écrire quelque chose dans ce goût-là.

Le thème du jour était :

Un père emmène son enfant pêcher

La tradition remontait déjà à plusieurs générations. Chaque été, le premier samedi des vacances, père et fils partaient pêcher sur le lac familial qui, par miracle, regorgeait toujours autant de poissons. La propriété avait été hérité d’une grande tante qui n’avait pas eu de descendance, et consistait simplement en cette étendue d’eau de trois hectares, et une petite cabane sur pilotis construite au bord, abri de fortune sans électricité courante. 

Il avait cinq ans lorsque son père l’y avait emmené pour la première fois, et il se souvenait encore de son excitation et de son émerveillement. Il se souvenait aussi de la sensation d’harmonie, de faire partie d’un tout, qui l’envahissait chaque année, lorsqu’enfin ils se retrouvaient tous les deux sur leur frêle embarcation, canne à pêche à la main, boissons fraîches dans la glacière entre eux, de l’appât pour les poissons et la possibilité des heures durant de refaire le monde. 

Ces moments-là avaient forgé l’homme qu’il était devenu. Mais avant qu’il n’ait eu la chance de devenir père à son tour, le sien avait tragiquement disparu, terrassé à quarante-huit ans par une rupture d’anévrisme. Il avait alors sombré dans la dépression, et sa compagne de l’époque l’avait quitté, n’en pouvant plus de lui. Finies les parties de pêche en été, finis les instants magiques où il se sentait quelqu’un d’important. 

Puis Leila était entrée dans sa vie. Tout doucement, par la petite porte, se faisant une place dans son cœur avant même qu’il s’en rende compte. Elle l’avait ramené à la vie avec tendresse, avec patience, le réveillant de cet état de torpeur dans lequel le deuil l’avait plongé. 

Lorsqu’elle lui avait annoncé qu’elle était enceinte, la joie qui avait explosé au plus profond de son être était sans pareille. 

L’enfant n’était pas né qu’il planifiait déjà le voyage à la cabane pour ses cinq ans, sa première partie de pêche, père et fils ensemble, l’un transmettant à l’autre la sagesse accumulée au cours de sa vie. 

Il avait entrepris de faire des voyages jusqu’au lac, vérifiant l’état de la barque, de l’habitation sur pilotis, planifiant des travaux, retapant les choses. Parfois, il emmenait Leila pour qu’elle voit le miracle s’accomplir, pour qu’elle prenne la mesure du cadeau qu’elle lui faisait en mettant au monde son fils, son précieux petit garçon. 

Il était si sûr de lui qu’ils demandèrent à la gynéco de ne pas confirmer le sexe du bébé à l’échographie du cinquième mois. Ils utilisaient des pronoms neutres pour parler de leur future progéniture, mais au fond de lui, il savait. Et il attendait son fils avec impatience. 

La petite Rosalie Marie Sarah Allaoui naquit le 6 avril 1995. Il s’évanouit en salle d’accouchement, l’émotion trop forte pour lui. Il pleura de bonheur deux jours durant, remerciant sans cesse Leila, sa femme, d’être la meilleure chose qui ne lui soit jamais arrivée. Il aurait voulu pouvoir présenter sa fille à son père, il savait qu’ils se seraient adorés. 

Quand Rosalie eut cinq ans, elle reçut en cadeau sa première canne à pêche. Peu lui importait d’avoir eu une fille plutôt qu’un garçon, il comptait bien lui faire profiter de sa sagesse, et créer avec elle des moments inoubliables qui resteraient à jamais gravés dans son cœur, et qu’elle transmettrait un jour elle-aussi à son enfant. 

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