Peu de gens savent réellement ce que c’est la Fatigue. Celle avec un grand F. Pas la lassitude de fin de journée, pas celle des baillements intempestifs après une nuit agitée, pas celle qui se soigne avec un repas ou encore un café.
Non, moi je parle de la FATIGUE. Celle qui part de la voûte plantaire, qui donne l’impression que vos pieds sont en feu, que vos jambes vont exploser, que vos lombaires sont en train de s’effriter. Celle qui vous dit que même les lunettes ne sont plus suffisantes pour bien voir, parce que vos yeux sont, eux aussi, fatigués, qu’ils refusent de faire leur travail et qu’il ont planté leur piquet de grève là, à la naissance de votre sourcil droit, créant un élancement pulsatile qui vous semble se répandre, emprisonner votre mâchoire dans un étau de fer qui vous empêche de parler.
La FATIGUE qui fait que les mots n’ont plus de sens, la FATIGUE qui reste là même après une « bonne » nuit, ou deux, ou dix.
Faisons un aparté, d’ailleurs. C’est quoi, une « bonne » nuit ? Dormir 8h ? 9h ? 10h ? Mais que se passe-t-il lorsque, malgré vos 8, 9, 10 heures de sommeil, vous êtes tout autant épuisé.e, lorsque la couette est une chape de plomb, lorsque votre corps lui-même est si lourd, si anxylosé que le moindre mouvement semble prendre des heures et toute votre volonté. Les bonnes nuits n’existent plus, lorsque l’on vit avec la FATIGUE. Les gestes sont une torture, lorsque l’on vit avec la FATIGUE.
Vous connaissez la réponse du corps à cette FATIGUE ? En anglais, on dit que c’est « flight or fight ». « S’enfuir ou se battre ». Votre corps déclare l’état d’urgence. Il est sur le qui-vive en permanence. Faut dire qu’il n’a pas trop confiance lorsque, guidé.e par la FATIGUE, vous le cognez et le blessez à tout bout de champ. Alors il active le système nerveux. « Quoi que tu fasses, reste en alerte. » Tout devient urgent. Lorsqu’il n’y a plus d’énergie pour tout faire, quand tout prend trop de temps, tout devient urgent. Alors, il faut lâcher du lest. Oui, mais quoi ? De quoi se débarrasser pour éviter le crash ?
C’est là qu’on fait des choix. Les mauvais. Mais les seuls. On se recentre sur ses besoins primaires. Ou disons, les besoins primaires de l’humain du vingt-et-unième siècle dans une société occidentale et capitaliste. Est-ce que vous me suivez ?
On en arrive au nerf de la guerre : l’argent. J’imagine que le fait que je sois à mon compte joue aussi : si je ne travaille pas, je ne rentre pas d’argent, je ne paye pas mon loyer. Je ne peux pas non plus m’offrir les traitements et soins alternatifs qui semblent les meilleures options contre ma Fatigue, contre ma Douleur. Alors on fait un choix dangereux : il faut travailler beaucoup, et donc couper le robinet d’énergie quelque part. Ce quelque part, c’est la vie privée. La vie sociale. Les hobbies. Les passions. Vous savez, ces petites choses très prenantes mais qui vous aèrent l’esprit. Elles sont toujours remises à plus tard. « Quand ça ira mieux », « quand j’aurai fini ceci ou cela ». Il n’y a pas de place pour la Joie dans l’Urgence. Il n’y a pas de place pour les loisirs dans la Fatigue. Si je prends une soirée de repos, si je prends une soirée pour écrire, je vais dépenser le peu d’énergie que j’ai dans quelque chose, certes, d’agréable, mais qui ne fait pas diminuer le niveau d’urgence.
C’est là tout le piège de la Fatigue. Elle vous enferme dans ce sentiment de panique, d’anxiété permanente. Elle s’entretient toute seule, et elle vous coupe de tout le reste.
Je n’ai pas de morale à l’histoire. Pas de solution miracle. J’ai tenté beaucoup de choses, mais elles finissent généralement comme des voeux pieux, comme des « si », comme des châteaux de sable trop vite emportés par la marée. Par ma Fatigue, cette vague qui me submerge et me transforme en ombre, en fantôme, pas seulement dans ma propre vie mais aussi dans celle des autres que je fuis, non pas par manque d’amour, mais par peur d’avouer cette faiblesse, de lui donner encore et toujours plus de corps.
Je me cache, je me terre. Je n’écris plus, ou presque. Je n’ai plus d’idées. C’est ma réalité. La vie avec ma Fatigue.
