L’intrigue se passe dans un canoë

Voilà un texte sur lequel je me suis beaucoup amusée. Plus léger, moins triste. C’est rare que je n’écrive pas des choses teintées d’amertume. Et le texte fait 967 mots, et m’a permis de passer la barre des 5K.

Le thème était :

L’intrigue se passe dans un canoë

Ça avait commencé comme une agréable balade au fil de l’eau, en amoureux, pour conjurer les souvenirs de leur enfance passée en colonies de vacances. 

C’est là où ils s’étaient rencontrés, à l’âge de 9 ans, et étaient devenus rapidement inséparables. Ou tout du moins pour le temps de l’été, parce qu’ils habitaient chacun à un bout de la France. Les smartphones n’existaient pas à l’époque et, pour rester en contact, ils n’avaient que la ligne fixe de leurs parents, qu’ils n’avaient pas le droit de monopoliser, et les lettres. Ils s’en étaient écrit, des missives, tout au long de ces années, et chacun avait conservé précieusement les mots de l’autre. Désormais, les feuilles étaient soigneusement pliées dans une boîte à biscuits rangée dans leur armoire. 

À dix-huit ans, ils s’étaient retrouvés, enfin, dans la même ville, prenant un appartement ensemble, colocataires pour le temps des études. Arthur avait depuis longtemps fait son coming-out, sans surprise pour personne. Il portait fièrement le drapeau de sa bisexualité, et avait même créé une association à l’université pour défendre les droits de celles et ceux qui ne se reconnaissaient pas sous l’étiquette cishétéro. Lucas avait mis plus de temps, s’était cherché. Les personnes LGBT n’étaient pas légion dans son entourage, ou pas ouvertement, et il s’était longtemps posé la question de sa propre identité. C’est finalement Arthur qui l’avait aidé à réaliser qu’il était trans, et qui lui avait laissé toute la liberté d’enfin s’exprimer, d’enfin exister. Ils avaient fait une petite cérémonie pour célébrer la renaissance de Lucas et ce nouveau prénom soigneusement choisi. Quelques semaines plus tard, quand la frénésie du moment était passée, ils s’étaient enfin avoués l’un à l’autre leurs sentiments, ceux qu’ils nourrissaient depuis l’enfance. 

Depuis, ils s’efforçaient tous les ans de réécrire leurs souvenirs, les teintant de la couleur de leur amour et de leur identité enfin vécue en plein jour. Camping, tir à l’arc, spéléologie, l’aventure les attendait chaque été. Cette année, ils avaient choisi de revisiter leur toute première photographie commune, celle de deux gosses que l’adolescence attendait au tournant se tenant debout, bras dessus bras dessous dans un canoë. Ils se rappelaient encore clairement de cette journée. C’était le troisième matin de la colonie, et les moniteurs les avaient embarqués à bord d’un minibus jusqu’à la rivière voisine pour une promenade en kayak. Une erreur s’était produite, et il y avait moins d’embarcations monoplaces que d’enfants. Ils avaient alors été tirés au sort pour partager l’immense canoë restant et pagayer ensemble en tentant de suivre le rythme des autres. Ils s’étaient retrouvés dans leur propre bulle, à se découvrir, à rire ensemble, et en avaient presque oublié le groupe. À la fin de la balade, l’instructeur avait pris une photo avec l’appareil jetable d’Arthur pour immortaliser leur complicité naissante. 

C’est ainsi qu’ils s’étaient retrouvés, en cette chaude après-midi du mois d’août, à louer un canoë à la première cahute qu’ils avaient pu trouver proche de chez eux après une rapide recherche sur internet. 

Le type qui les avait accueilli semblait aussi vieux que le lieu, et ses barques semblaient à leur tour plus anciennes encore. Mais le prix était correct, l’ancêtre serviable, et après avoir ajouté un maigre supplément pour prendre avec eux un panier de victuailles, ils étaient partis à l’aventure sur les flots. 

La rivière était calme, le temps idéal, et ils ramaient de concert, s’arrêtant parfois pour se laisser porter lentement par le courant tandis qu’ils grignotaient un fruit sec ou échangeaient un baiser. 

Puis Lucas avait décidé de mettre un genou à terre. Ou plus exactement, dans le fond du canoë. L’exercice, déjà difficile dans une embarcation dont le fond n’était pas plat, s’était révélé receler une difficulté supplémentaire quand le jeune homme avait réalisé que l’eau s’infiltrait dans la coque à vitesse croissante. Il n’avait pas eu le temps de poser sa question qu’il se relevait en panique, le pauvre Arthur face à lui n’y comprenant plus rien. 

«On prend l’eau, on va couler !», s’était-il exclamé, prenant le bras de son petit-ami.

«Je… Quoi ?», avait répondu l’autre abasourdi avant de réaliser le problème. «Mais tu allais me…»

«Oui, je sais, mais pas maintenant !»

Lucas cherchait désespérément une solution, écopant l’eau à mains nues, sans succès. Le canoë s’enfonçait lentement mais sûrement vers le fond de la rivière. 

«Je crois qu’il va falloir nager jusqu’au bord, vite !»

Il s’apprêtait à enjamber ce qui restait du rebord quand un main se posa sur son avant-bras, le retenant avec douceur et fermeté. 

«Attends», lui dit Arthur d’une voix étrangement calme. «Quoi qu’on fasse maintenant, on finira dans l’eau jusqu’au cou. Ce n’est pas très profond, on ne risque rien. Pose ta question. »

Lucas le fixa, les yeux écarquillés, le souffle court. Il se força à prendre une grande inspiration pour se calmer, et demanda : 

«Maintenant, tu es sûr ? Je ne peux pas m’agenouiller…»

«Maintenant, oui. Reste debout. Toi et moi, debout, bras dessus bras dessous. Viens par là.»

Il attira celui dont il savait depuis toujours qu’il était l’homme de sa vie jusqu’à lui, tout en douceur pour ne pas risque de renverser la barque avant l’heure. Ils s’agrippèrent l’un à l’autre, se serrant en grelottant, un sourire lumineux fermement accroché aux lèvres. 

Lucas ferma les yeux une fraction de seconde, profitant de l’instant, puis se lança, l’eau leur arrivant déjà à mi-mollets. 

«Arthur Desplanches, veux-tu m’épouser ?»

«Oui !»

Ils s’embrassèrent avec force, éclatant de rire, avant de se jeter à l’eau et de nager jusqu’à la rive, laissant les vestiges du canoë rejoindre le fond. 

À la fin de leur vie, ils n’avaient aucun regret. Pas même celui de ne pas avoir eu de photo de ce jour-là. Celle de leur première sortie en canoë disait déjà tout d’eux. 

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