Parfois je me demande d’où viennent les histoires que j’écris. Quelle créature me les souffle à l’oreille ? Pourquoi l’histoire prend-elle ce chemin ?
Le thème du jour est :
UNE NUIT EN FORÊT

C’était bien sa veine. Elle avait décidé de faire une randonnée en solo, sa première depuis la mort de son père avec qui elle avait jusque là partagé de longues balades sportives aussi souvent que leurs emplois du temps le leur permettaient.
Puis un cancer du pancréas l’avait emporté en quelques mois, et elle s’était retrouvée prostrée sur elle-même, incapable de bouger, pleurant la perte de celui qui avait le plus compté pour elle depuis sa plus tendre enfance.
Puis, au début du mois de juillet, elle avait décidé de se secouer. Son père n’aurait pas apprécié la voir dans cet état, grise et renfermée. Il aurait voulu qu’elle continue à vivre à cent à l’heure, qu’elle entretienne sa mémoire. Et puis il y avait cette lettre qu’elle avait trouvée au fond d’un tiroir, qu’il avait dû lui écrire dès qu’il s’était su condamné. Il l’invitait à vivre encore de grandes aventures, mais lui demandait aussi un service : disperser ses cendres dans un coin de nature de son choix, pour qu’il retourne à la terre.
C’est ainsi qu’elle s’était retrouvée à planifier cette randonnée dans la Forêt de Tronçais, qu’ils avaient toujours voulu visiter sans jamais prendre le temps. Elle avait laissé sa voiture sur l’aire de stationnement, et arrimé son lourd sac à dos sur ses épaules. L’urne y était glissée, parfaitement emballée pour ne pas risquer l’accident. Elle avait pris le temps de refaire ses lacets et, agrippant ses bâtons de marche, s’était lancée.
L’endroit était d’une beauté à couper le souffle, les arbres majestueux, les chênes immenses qui la surplombaient, tout était impressionnant, et elle prenait son temps, écoutant battre le pouls de la forêt, se sentant enfin en harmonie avec la nature. Elle avait dû perdre la notion du temps, parce que soudain, la nuit était tombée. Elle s’était empressée de mettre son sac à dos à terre pour s’emparer de sa lampe torche, pour simplement constater que les piles étaient mortes.
Elle pouvait presque entendre la voix de son père la morigéner, lui qui avait toujours été à cheval sur l’équipement, et qui lui faisait toujours contrôler trois fois la liste du matériel à emmener.
Le sourire qui se dessina sur ses lèvres à ce souvenir s’effaça bien vite lorsque retentit le premier coup de tonnerre. Elle poussa un juron sonore qui se noya sous le bruit des éléments qui se déchaînaient. Des trombes d’eau s’abattirent sur elle, la glaçant en quelques minutes jusqu’aux os. Elle s’empressa de retirer sa parka de son sac, mais le mal était déjà fait : elle était frigorifiée.
S’armant de son courage, elle décida de faire demi-tour pour regagner la voiture. Elle en avait pour plusieurs heures, mais bouger lui ferait du bien.
Il ne lui fallut pas longtemps pour réaliser la faillibilité de son plan. Entre la nuit noire et le ciel qui se déversait sur elle, elle n’y voyait guère. C’était un coup à se briser une jambe, ce qui n’arrangerait pas ses affaires.
Elle changea de stratégie, décidant de s’enfoncer là où la forêt était plus dense encore. L’orage n’y pénétrerait guère et, à défaut d’être au sec, elle serait abritée. Elle s’accroupit, se faufilant à travers les branches basses et les buissons touffus, s’efforçant de ne rien abîmer sur son passage. Enfin, elle trouva un espace suffisamment large et abrité pour s’y recroqueviller, et s’installa.
Elle enleva sa parka et son sac à dos, fouillant à l’intérieur à la recherche de la veste la moins mouillée, qu’elle s’empressa d’enfiler. Elle remit le vêtement imperméable, qui servirait au moins de coupe-vent, et referma le sac pour le poser à côté d’elle.
Se ravisant, elle le rouvrit et en extirpa l’urne de son père, qu’elle posa dans un petit renfoncement créé par des branches qui avaient poussé emmêlées.
Elle s’allongea ensuite, la tête sur l’épais paquetage, grignotant un morceau de viande séchée et une barre énergétique.
Elle grelotta un long moment, luttant pour ne pas s’endormir, terrifiée à l’idée de risquer l’hypothermie. Mais la fatigue eut finalement raison d’elle, et elle se laissa glisser dans les bras de Morphée.
C’est le gazouillis des oiseaux qui la tira du sommeil, et elle se redressa en sursaut, prenant quelques instants pour se rappeler de sa mésaventure. Hormis quelques courbatures, elle avait survécu à sa nuit en forêt, et sourit à l’urne qui abritait les cendres de son père.
«Voilà une aventure que nous n’avions encore jamais vécue», dit-elle à voix haute avant de remballer ses affaires et de s’extirper de son abri de fortune, retrouvant sans peine, maintenant que le jour était levé, son chemin sur le sentier principal de la forêt. Elle n’avait pas parcouru cinq mètres qu’elle s’arrêta, hésitante, avant de faire demi-tour. De retour dans sa tanière, elle s’assit en tailleur à même le sol, dévissant précautionneusement le couvercle du réceptacle mortuaire.
«Je crois que j’ai trouvé ta dernière demeure, papa. Peut-être même que c’est toi qui m’a guidée jusqu’ici. Je ne vois pas de meilleur endroit auquel te confier. Sois en paix, toi qui retourne aujourd’hui à la terre. Je t’aime. »
Et elle laissa les cendres se déverser sur le sol, ses larmes venant dessiner le contour de son sourire.
