Quitter le nid

Je continue mon exploration du thème « Camp », avec un texte à 719 mots.

QUITTER LE NID

Elle avait longtemps pleuré, supplié, protesté, mais rien n’y avait fait. Pour la première fois depuis… toujours, elle n’avait pas le droit de partir en vacances avec papa et maman. Elle ne comprenait pas ce qu’elle avait fait de mal pour être ainsi punie, elle qui était toujours sage, la plus adorable des petites filles. 

Ses frères, eux, étaient de vilains démons, toujours à lui tirer les couettes, et depuis quelques années, l’été, ils étaient envoyés loin d’elle pour quelques semaines. 

«Bien fait pour eux !», s’était-elle toujours dit, ravie à l’idée de ne pas avoir à partager les câlins dispensés par sa mère ni l’attention que lui portait son père. Elle était la préférée, elle l’avait toujours su. Qu’avait-elle donc bien pu faire pour perdre son statut si brutalement, être arrachée de son piédestal et des bras aimants de sa petite mamounette chérie et être ainsi expédiée droit en enfer ? 

Elle ne comprenait pas. 

C’est ainsi qu’elle s’était retrouvée tirée du lit aux aurores, les yeux encore tout encroûtés, s’agrippant à son doudou tandis que son père s’acharnait à lui brosser les cheveux et à lui enfiler des chaussettes, le tout d’un même mouvement. 

Elle s’était vite retrouvée attachée à l’arrière de la voiture entre ses frères qui affichaient un sourire cruel s’étalant d’une oreille à l’autre. «Les monstres», pensa-t-elle, «ils savent ce qu’ils m’attendent et se réjouissent d’avance. »

Elle ne voyait sur le visage des jumeaux que de mauvais présages, et ferma les yeux, plissant les paupières de toutes ses forces. Si elle se concentrait, peut-être que tout ceci ne s’avérerait être qu’un mauvais cauchemar. 

Mais la voiture s’était alors arrêtée, stationnant sur un grand parking au milieu de plein d’autres véhicules quasiment identiques. Le jour peinait à se lever et il faisait gris, aussi gris que dans son cœur, et dans celui des dizaines d’enfants qu’elle voyait, agrippés aux jambes de leurs parents, des larmes plein les yeux menaçant de s’écouler. 

Elle risqua un coup d’œil à ses frères, qui déjà s’élançaient, gambadant en direction d’autres gamins de leur âge qui semblaient déborder de la même énergie. «Ils ont formé une secte», pensa-t-elle avec horreur, sa petite main tâtonnant en arrière à la recherche de celle, rassurante, de son père. 

Elle se sentit soulevée par une paire de bras familiers dans lesquels elle s’empressa de se blottir, le cœur battant. Peut-être y avait-il encore un peu d’espoir, peut-être son petit papa allait accepter de la garder avec lui, peut-être que si elle s’accrochait très fort, il renoncerait à l’obliger à partir. 

De longues minutes s’écoulèrent avant qu’un car immense et sinistre ne s’approche, s’arrêtant au milieu du parking devant les familles et leurs valises, un petit homme rondouillet en sortant. 

Il sentait le tabac froid et la sueur, et elle agrippa un peu plus fermement son doudou et l’épaule de son père. 

«Je te promets que tu vas bien t’amuser, ma puce. Tu ne voudras même plus revenir à la fin.»

Elle secoua la tête avec véhémence. On ne lui ferait pas avaler qu’elle pourrait prendre du plaisir à cette odieuse punition. Elle n’était pas comme les jumeaux, ces êtres diaboliques. 

Elle gémit quand son père la déposa à terre, sa mère intervenant pour détacher un à un les doigts qu’elle avait enfouis dans le tissu de sa chemise. 

«Ça suffit, poupette. On a eu cette discussion des dizaines de fois. Cela te fera du bien de partir en colonie de vacances, tu vas vivre plein d’aventures, te faire plein de nouveaux amis, t’amuser pendant 10 jours ! Tes frères non plus n’étaient pas ravis la première fois, et regarde-les maintenant… »

Les deux créatures infernales étaient déjà installées dans le car, leur ceinture mise, et agitaient leur main devant la fenêtre. Elle poussa un soupir de résignation, réalisant qu’elle n’échapperait pas à son triste sort. Après un dernier baiser à ses parents, un dernier câlin, un dernier regard de chien battu, elle se laissa entraîner à l’intérieur par une jeune femme bien trop fringante pour l’heure, qui répondait au doux nom d’Agnès. 

La monitrice pétillante l’installa en babillant, la laissant enfin avec cette phrase qui n’avait aucun sens quand on se sentait comme du bétail qu’on mène à l’abattoir : 

«Allez ma cocotte, il faut bien quitter le nid un jour ! »

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