Je poursuis dans mon idée. Si vous avez lu les 2 textes précédents, vous devez avoir plus ou moins compris mon plan diabolique. Par contre, j’ai fait très long sur ce texte. Pardon, Vicky.

Arthur avait eu la vie belle, avant. Il avait accompagné Lucie une grande partie de son enfance, passant ses nuits bien au chaud dans les bras de la fillette, écoutant son cœur battre, heureux de sentir ses petits doigts s’agripper fermement à sa fourrure soyeuse. C’était son destin d’ours en peluche, qu’il était plus que fier d’accomplir. Puis il y avait eu l’accident. Du haut de ses huit ans, pleine d’innocence, Lucie l’avait déposé sur un radiateur « pour le réchauffer » en plein cœur de l’hiver, et s’était empressée de l’oublier là, appelée par ses parents pour le dîner.
Au départ, la chaleur s’était diffusée sur son pelage, s’insinuant dans son rembourrage, une sensation agréable qui lui rappelait le réconfort des bras de sa petite propriétaire. Mais très vite, la température était devenue insoutenable, et il avait beau appeler au secours, crier et supplier, personne n’était venu à son secours. Puis une odeur nauséabonde, terrifiante s’était élevée alors qu’il lui semblait que tout son corps était en feu, et que ses yeux de plastique fondaient, la lumière s’obscurcissant devant lui.
Finalement, le père de Lucie s’était précipité dans la chambre et l’avait secouru de cet enfer, mais le mal était fait. Son doux pelage blanc était noirci, brûlé par endroits, rêche au touché. Son visage était déformé par la chaleur, et il n’y voyait plus guère. Suffisamment pourtant pour découvrir la moue de dégoût de la fillette qui avait accouru à son tour, hurlant d’horreur en découvrant l’état du pauvre Arthur.
Il avait été – littéralement – remisé au placard, abandonné sur une étagère, sauvé de la poubelle par la grâce de la nostalgie de Lucie qui rechignait à s’en séparer complètement. Puis peut-être simplement qu’il avait fini par être oublié, un élément de décor comme un autre dans ce mausolée de l’enfance. Les autres jouets qui vivaient là le fuyaient également. Son apparence était terrifiante, et le chagrin qui l’accablait rongeait son âme, le rendant amer et désagréable auprès de quiconque osait s’approcher. Sa réputation d’ours grognon avait vite fait le tour de leur petit univers, et il s’était retrouvé plus seul que jamais, en marge de tous, solitaire et désespéré.
Puis était arrivé Joe. Joe était une figurine d’action, un militaire comme en témoignaient les cicatrices qui lui barraient les joues et le bras, le seul qui lui restait, l’autre ayant été arraché. Joe appartenait à Enzo, le petit frère de Lucie, et ses parents lui avaient confisqué une partie de ses jouets en guise de punition pour une bêtise quelconque, et Joe avait été négligemment jeté dans le placard, atterrissant sur l’étagère d’Arthur. Il avait eu beau montrer les crocs, faire étalage de toute la noirceur qui grandissait en lui, l’autre n’en avait eu cure, s’installant confortablement face à lui et le dévisageant en silence jour et nuit.
Au départ, Arthur avait tenté de se détourner, de s’enfoncer plus loin dans les ténèbres, mais Joe le rejoignait toujours. Il avait crié, hurlé, supplié, l’homme moulé dans le plastique était resté de marbre.
« Mais je suis hideux », répétait-il en permanence. Le GI haussait une épaule, lui souriait de ses dents ultra blanches, et la vie continuait.
Finalement, quelque chose céda en Arthur. Puisque Joe semblait déterminer à cohabiter, autant apprendre à le connaître. A défaut de le rendre moins malheureux, peut-être que les heures et les jours n’en défileraient que plus vite.
La conversation s’était avérée passionnante. Joe était un homme d’une grande sensibilité malgré les apparences, et Arthur se reconnaissait en lui. Petit à petit, il se fit plus souriant, plus détendu, allant même jusqu’à en oublier son apparence monstrueuse. Puis la figurine militaire décida qu’il était temps d’aller de l’avant. Il existait tout un univers de jouets oubliés, délaissés, abandonnés dans ce placard. Une véritable communauté les entourait, qui l’accueillerait à bras ouverts. Il lui suffisait de faire le premier pas. Arthur décida qu’il était temps d’affronter ses peurs.
C’est comme cela qu’il rencontra Alice. Une poupée de porcelaine aux jambes brisées, enfermée dans son carcan de métal. Alice avait la chance de vivre dans une partie lumineuse de l’armoire où les portes étaient vitrées, mais cela ne faisait qu’amplifier son malheur : tout un univers à sa portée, et elle était coincée dans ses culottes en froufrou, oubliée et négligée au profit de jouets plus modernes, plus vivaces, plus vivants.
Ses nombreuses conversations avec la créature au teint d’albâtre firent jaillir dans son esprit une idée : créer la toute première association de Soutien aux Jouets Brisés et Oubliés. Chacun serait en charge d’une tâche : accueillir les nouveaux arrivants, leur offrir un accompagnement psychologique pour leur permettre d’accepter ce nouveau pan de leur existence, puis les aider à formuler un nouveau projet de vie. Arthur lui-même finit par réaliser un chose : rien dans son apparence ne limitait le champ de ses possibilités. Et s’il pouvait rendre aux autre ne serait-ce qu’un peu de ce que Joe lui avait apporté, soulager le poids de leurs souffrances, alors cela valait la peine d’avoir un jour atterri dans ce placard.

C’est teeeeeellement mignoooooon 💖💖💖💖💖💖💖💖
Tu as vraiment la progression du conte. Je trouve ça réellement adorable et ça marche très très bien. Si je devais juste pinailler, je rajouterai une once de plus de confrontation au monde suite à sa transformation, une interaction un peu plus frontale que celle que tu as choisi. Mais c’est vraiment super chouette.