J’ai DÉTESTÉ ce prompt. Et j’ai détesté mon texte. Ouin. Accrochez-vous, y’en a pour 2119 mots.
Le thème du jour était :
JEU D’ADRESSE

C’était pourtant simple comme bonjour. Le directeur gardait toujours la clef sur lui. Même les moniteurs n’avaient pas accès à la cuisine la nuit. Même le chef, c’était pour dire ! L’homme était un natif du coin, et rentrait tous les soirs après son service rejoindre sa femme et ses enfants. Le directeur de la colonie avait donc décidé qu’il n’y avait aucune raison pour qu’il ait besoin d’accéder au bâtiment, et gardait jalousement le pass qui permettait de déverrouiller la porte du paradis.
Que pouvait-il donc avoir à cacher ? Quels trésors recelaient le frigo et le garde-manger ? C’était devenu une obsession au sein des habitants de la colonie, et les théories les plus folles se propageaient comme une trainée de poudre de dortoir en dortoir. Même les monos y allaient de leurs propres rumeurs. Si bien qu’Augustin en avait eu marre. Il n’aimait pas les secrets, et n’avait aucune patience pour les élucubrations de ses congénères. Il se lança le défi de percer à jour le mystère de la cuisine du camp de vacances, non pas pour s’emparer des friandises qui devaient y être enfermées, mais simplement pour retrouver sa tranquillité d’esprit.
Du haut de ses onze ans, il avait déjà l’âme d’un dirigeant, et même les « grands » l’écoutaient quand il parlait.
Il convoqua une assemblée générale en pleine nuit, une fois le directeur retiré dans ses quartiers. Une cinquantaine d’enfants en pyjama, rassemblés sur le terrain herbacé, des lampes torches à la main pour les ados, leur doudou serré contre eux pour les plus petits.
Augustin grimpa sur une chaise qu’il avait tiré derrière lui pour l’occasion, faisant face à la foule. Il s’éclaircit la gorge avant d’entamer son discours.
«Amis et camarades campeurs, résidents de la Colonie des Flots Bleus. L’heure est grave ! Comme vous le savez, notre cher Directeur a fait de la cuisine sa Montagne Solitaire, Erebor sur laquelle il règne en Smaug. Nous avons entendu beaucoup de choses sur ce qui devait se cacher derrière cette porte, mais je peux déjà vous assurer qu’il ne s’agit pas d’or ! Cependant, tel un hobbit partant à l’aventure, je vous propose d’unir nos forces pour conquérir le dragon. J’ai un plan, et il est simple !»
Un silence confus planait au dessus de la foule et il s’interrompit, hésitant pour la première fois.
«Vous… Vous n’avez jamais lu Bilbo le Hobbit ? Le roman de J.R.R. Tolkien ?»
Un grand nombre d’enfants secoua la tête devant lui, faisant s’affaisser ses épaules en signe de désespoir.
«Pas grave», marmonna-t-il avant de reprendre d’une voix plus forte :
« Imaginez qu’une princesse soit enfermée dans le donjon gardé par un dragon. Il faut un chevalier pour la délivrer. La princesse, c’est le secret, le donjon, c’est la cuisine, le dragon, le directeur et nous tous, nous sommes une armée de chevaliers. Ce que je vous dis, c’est que j’ai un plan pour sauver la princesse. »
Cette fois-ci, un murmure approbateur se répandit à travers la foule, faisant courir un frisson d’excitation le long de son échine.
Ce n’était pas compliqué : la mission comportait plusieurs plans. Le premier était de s’infiltrer dans le bureau du directeur pour s’emparer des clefs de sa chambre, située dans un bâtiment à l’autre bout du campement. L’heure idéale était au petit déjeuner, quand il présidait le service. Un double serait fait grâce à l’atelier loisirs créatifs du matin, et l’original remis en place dans la foulée, juste avant le déjeuner. L’homme ne prenait jamais son repas de midi avec eux, privilégiant un menu spécial pris à son bureau avant une lourde sieste sur le canapé.
L’étape suivante était plus complexe, et nécessitait de recruter l’aide d’un ou deux moniteurs de confiance. Il fallait en effet déclencher un incident nocturne. Les petits étaient les recrues idéales : ils ne seraient jamais punis, mais pouvaient faire suffisamment de vacarme pour faire durer le problème. Un mono devrait être dans la confidence au cas où il faille les aider à faire traîner les choses en longueur, tandis que l’autre serait en charge d’aider un petit groupe composé d’Augustin lui-même et quelques enfants et adolescents triés sur le volet à se rendre à toute vitesse jusqu’à la chambre du directeur, récupérer le pass des cuisines, déverrouiller la porte et remettre le tout en place avant que quiconque ne s’en aperçoive. L’un d’entre eux resterait dans le bâtiment au cas où la porte se referme, pour pouvoir ouvrir aux autres ensuite.
Dès que le soleil serait levé, il faudrait que le calme soit revenu sur la colonie et que chaque enfant soit de retour dans son lit. Le Directeur n’aimait rien tant que les inspections matinales, et cela faisait suffisamment longtemps qu’ils n’avaient pas eu à en subir une pour que la menace soit réelle.
Le plan devrait être mis à exécution dans deux jours, pour les traditionnels travaux manuels du vendredi. Cela laissait peu de temps pour s’organiser, mais c’était leur seule et unique chance.
Sans demander si qui que ce soit avait des questions, Augustin descendit de son perchoir et congédia la foule. Inutile de prendre le risque de se faire découvrir avant l’heure.
En moins de quarante-huit heures, il avait recruté son équipe de choc, et mis dans sa poche deux moniteurs contre une part du butin, quel qu’il soit.
Puis le vendredi matin était arrivé. Comme à son habitude, le Directeur se tenait devant le réfectoire, la moustache frétillante tandis qu’il accueillait les résidents du camp avant de se glisser à leur suite pour un petit déjeuner copieux. Augustin avait vérifié que Lucie et Enzo s’étaient bien éclipsés tous deux en direction des bâtiments qui abritaient l’administration. Ils n’avaient que peu de temps devant eux : seule une demi-heure était dédiée au repas matinal. Dans une autre vie, leur cher dirigeant avait dû être à la tête d’une quelconque garnison militaire, et la rigueur, pour ne pas dire la rigidité, lui était restée.
Perdu dans ses réflexions, il entendit tout juste le signal que lui adressait Clément, dont la chaise lui permettait de voir revenir les deux adolescents victorieux. Augustin se tourna, faisait un signe de tête à Alice, qui se leva d’un bond en faisant basculer sa table. Les bols et assiettes se précipitèrent au sol dans un bruit fracassant, causant l’agitation de l’ensemble du personnel adulte. Pour en rajouter une couche, la jeune fille se mit à pleurer à chaudes larmes, forçant le directeur à s’agenouiller devant elle pour tenter de l’apaiser et de la rassurer. Un accident était vite arrivé, ce n’était pas grave.
Dans le brouhaha ambiant, personne ne réalisa que la porte du réfectoire s’entrouvrait pour laisser rentrer deux adolescents qui se faufilèrent à pas de loups jusqu’à leurs tables respectives, non sans adresser un signe victorieux à leurs camarades.
Reproduire la clef pendant l’atelier de travaux manuels avait été un jeu d’enfants pour Loup, qui avait très tôt révélé une passion pour le bricolage. Le retour dans le bureau du directeur se passa également sans encombre, profitant d’une visite de groupe à l’infirmerie pour s’éclipser.
Il n’y avait plus qu’à attendre la nuit pour mettre à exécution la deuxième partie du plan. L’après-midi se déroula dans une étrange frénésie. A 14h, au lieu de sa sieste habituelle, le Directeur convoqua tout le monde dans la grande salle de jeux. Les enfants se jetaient des regards inquiets entre eux : et s’ils avaient été découverts, ou balancés par quelqu’un ?
La nervosité était presque palpable dans l’air, jusqu’à ce que le grand homme ouvre la bouche, un sourire jovial accroché à ses lèvres.
«J’ai le plaisir de vous annoncer une formidable nouvelle. J’ai travaillé dur depuis un an avec la colonie voisine du Bois Flotté pour organiser cet événement, dont nous avions décidé de garder le secret jusqu’à la dernière minute. C’est donc maintenant, et je vous invite tous et toutes à me rejoindre dehors sur le terrain pour la toute première édition des Interjeux ! Les enfants des Flots Bleus et ceux du Bois Flotté vont s’affronter dans une série d’épreuves. Le perdant devra cuisiner le dîner pour l’ensemble de la colonie gagnante. C’est parti ! »
Il se précipita au dehors sans plus attendre, ouvrant la marche. Tout le monde lui emboîta le pas, à l’exception d’Augustin qui laissa partir la foule en fronçant les sourcils. Il n’aimait pas les imprévus, et en matière de surprise, celle-ci jetait un sacré pavé dans la marre. Combien de temps allaient durer ces Olympiades ridicules ? Et s’ils restaient toute la nuit, comment allaient-ils pouvoir mettre le reste de leur plan à exécution.
Leslie, une monitrice de vingt-cinq aux longues boucles blondes passa un bras autour de ses épaules, le ramenant à la réalité.
«Allez viens, il n’y a plus que toi, tout le monde est déjà dehors. On va bien s’amuser, tu verras !»
Facile à dire…
Il ne voyait qu’une seule solution à son problème. Il leur fallait impérativement gagner les Interjeux. Avec la foule complémentaire d’enfants amenés par le Bois Flotté, il deviendrait presque impossible de réaliser que quiconque s’était éclipsé. Certes, le Directeur serait sur le pont tout du long, mais les distractions seraient nombreuses. Il suffisait de les utiliser à leur avantage.
Il fit circuler l’information parmi ses petits camarades, qui se transformèrent soudain en créatures sanguinaires. Que ce soit à l’épreuve du tir à la corde, de la course en sac, de la pêche aux pommes ou de la course à l’œuf, ils écrasaient impitoyablement leurs adversaires.
A tel point que le Directeur de la colonie voisine réclama un temps mort pour converser à voix basse avec son congénère.
«Qu’est-ce que vous leur donnez, à ces gamins, pour qu’ils soient sauvages à ce point ?»
Leur Chef de camp se rengorgea comme un paon en niant toute implication de sa part. Augustin eut un sourire en coin en observant l’échange : tout n’était pas encore perdu.
La victoire fut écrasante : 15 à 0. Les pauvres petits campeurs du Bois Flotté n’avaient eu aucune chance face à l’équipe organisée des Flots Bleus. Mais l’ultime revirement de situation était encore à venir.
L’ensemble des participants aux Interjeux furent escortés au réfectoire, où les tables avaient été poussées pour en accueillir d’autres, suffisamment pour que tous les enfants puissent s’asseoir et dîner. Une collation fut servie, permettant à chacun de se remettre de ses émotions, puis les deux directeurs se raclèrent la gorge de concert pour s’attirer l’attention de leur auditoire.
«Chose promise, chose due. Il est désormais temps pour la colonie du Bois Flotté de se rendre en cuisine. Le menu a été élaboré, les victuailles mises en réserve depuis de longs mois. Votre Chef de colonie va vous accompagner dans la préparation de ce dîner. »
Les deux hommes échangèrent un regard complice avant d’éclater de rire.
«A vrai dire, nous allons faire encore mieux. Dans un esprit de fraternité, nous allons tous nous rendre en cuisine, et cuisiner tous ensemble un repas à partager. C’est parti !»
Augustin sentit la tête lui tourner. Ses camarades se tournèrent vers lui d’un seul mouvement, le regard désemparé, attendant un geste, un ordre de sa part, un signe quelconque. Mais il n’avait rien à leur dire, aucun stratagème à élaborer, aucun discours de motivation à déclamer. Ils avaient fait tout cela pour rien. Il n’y avait pas de dragon à conquérir, ils n’étaient pas de preux chevaliers. La princesse leur était remise sur un plateau d’argent.
Une vague de nausée le saisit, et il s’enfuit en courant en direction des salles de bain. Là, il s’allongea sur le carrelage frais, ignorant le pouls qui battait à ses tempes.
Une fois encore, c’est Leslie qui vint le récupérer. Elle était douce et gentille, et lui passa un gant d’eau mouillé sur le visage en lui murmurant des paroles de réconfort. Il parvint enfin à se redresser, se relevant péniblement du sol.
Elle passa un bras autour de ses épaules, l’entraînant vers la cuisine. Son cœur battait la chamade. Il avait beau s’être efforcé de garder la tête froide, de ne pas céder aux sirènes des rêveries de ses camarades, il avait mis tant d’efforts dans son plan qu’il souhaitait presque être récompensé par la caverne des merveilles.
La porte s’ouvrit devant lui, et il ouvrit grand les yeux. Ce qu’il voyait dépassait son imagination. Il tourna la tête vers Leslie, qui lui sourit en l’encourageant à avancer et à pénétrer dans la cuisine, où ses camarades l’attendaient. Pour la première fois depuis longtemps, il se sentit envahi d’une joie intense. Plan diabolique ou pas, cela n’avait désormais plus d’importance. Seul comptait le fait qu’il était là, debout dans cette cuisine. Enfin.
