Dans votre valise

On commence tout de suite avec le thème du jour :

Dans votre valise

C’est le moment qu’elle détestait le plus au monde. Le retour de vacances, la fin du voyage, quand il fallait défaire les bagages, trouver une place sur l’étagère aux babioles rapportées d’ailleurs, faire des kilomètres de lessive et, en moins de vingt-quatre heures, avoir la sensation de ne jamais être partie. 

Alors elle laissait traîner. La valise restait fermée dans un coin de l’appartement, entrouverte juste le temps d’en sortir l’essentiel, la trousse de toilette, peut-être un pyjama, surtout ne pas regarder trop longtemps à l’intérieur, et vite refermer dans l’espoir d’y capturer encore un peu de ce parfum d’exotisme, de dépaysement qui lui manquait déjà tant. 

Bien sûr, arrivait toujours le moment où il fallait affronter les choses en face : quand elle finissait par être désespérément à la recherche de ce joli top qu’elle savait planqué en boule dans le bagage en plastique moulé, ou parfois quand elle avait simplement besoin de libérer la place parce qu’elle avait à nouveau besoin de la valise, ses obligations professionnelles l’envoyant en déplacement loin, mais un loin qui n’avait pas du tout la même saveur. 

Alors elle se résignait. Les bras lourds de chagrin, elle soulevait l’engin à roulettes jusqu’à son lit, l’ouvrant en grand avec le même sentiment mortifère d’appréhension qu’elle avait ressenti au collège quand la prof de sciences lui avait demandé de disséquer une grenouille. Rien de bon ne pouvait ressortir de cette expérience, avait-elle alors pensé, et c’est la même phrase qui tournait dans son esprit au moment de défaire sa valise, d’en exhumer les souvenirs pétrifiés, les vêtements qui ont perdu leur parfum de monoï, remplacé par une odeur de renfermé qui venait lui piquer les yeux. 

Elle passait alors l’heure suivante, au bord des larmes et de son lit, à trier l’ensemble de ses affaires, préparant des piles de linge sale, laissant ses doigts courir sur la tranche des livres qu’elle avait, comme toujours, emmenés en trop grande quantité, en ouvrant un au hasard pour lire quelques lignes, une page, tenter de se raccrocher à la sensation fugace de détente qui l’avait alors enveloppée, là-bas, étendue dans un hamac au bord du lac, loin des hommes, loin du monde, loin de son quotidien à cent à l’heure qui l’emplissait d’anxiété. 

Les livres rejoignaient ensuite la bibliothèque, certains déjà finis prenant leur place dans l’étagère, les autres formant une pile à lire, bientôt si elle en trouvait le temps, l’été prochain plus probablement. 

Venait enfin le fond de la valise, celui où elle avait déposé, religieusement emballés dans des sacs en papier, en plastique ou dans des serviettes de bain, les souvenirs qu’elle avait rapportés : des cartes postales qu’elle n’enverrait jamais et qui finiraient simplement dans un tiroir, gourmandises sucrées ou salées qui ne passeraient probablement pas la semaine, si tant est qu’elles n’étaient pas déjà périmées, babioles kitsch à souhait à offrir à ses parents, à sa grand-mère et à tous ceux à qui elle avait bien pu penser, et, bien cachés, cadeaux plus précieux, ceux qui lui venaient du fond du cœur et qui, à eux seuls, savaient lui rendre le sourire. Les vacances étaient bel et bien finies, mais il restait encore de beaux moments à vivre avec les gens qu’elle aimait. Quelques petits objets qu’elle gardait pour elle, de quoi enrichir sa collection de boules à neige, ce chien en verre soufflé hideux qu’un vieillard lui avait offert, la brochure toute froissée de l’office de tourisme local qui se déchirait déjà par endroits à force d’avoir été pliée et dépliée. 

Un dernier soupir et c’était déjà la fin, la valise était vide, prête à être secouée sur le balcon pour en faire tomber grains de sable et poussière, puis à être remisée au placard, vite vite avant que le chat n’y élise domicile pour le reste de la journée. 

Elle refermait la boîte à souvenirs, rangeant à double tour dans un coin de son crâne les goûts, les couleurs, les odeurs, tous ces bons moments passés, se promettant de les ressortir parfois, de les repasser quand ils seraient un peu éteints, ternis, presque effacés, mais suffisamment doux encore pour lui réchauffer le cœur et attendre avec impatience les prochaines vacances et l’occasion de charger à nouveau la valise, la bourrer pleine à craquer, s’asseoir dessus pour la fermer, et que le cycle recommence. 

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